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Yo, tout le monde !

 

J’avais déjà écrit un article de blog sur les inégalités en territoires imaginaires, c’était un peu fourre-tout, j’y parlais de blanchité, de racisme, d’homophobie, de sexisme. Aujourd’hui, j’étale des pix-elles sur les écrans pour parler de genre et de jeux de rôle. On entend encore au loin le shitstorm sur One% qui s’abat sur bon nombre de féministes, dont je fais partie.

Ouais, parce que force est d’admettre que les mecs ont un sérieux problème avec l’égalité dès lors qu’on a le malheur de dire que oui, une œuvre contient des éléments sexistes, on reçoit des invitations au suicide, et plein d’insultes super fleuries.

 

J'ai reçu un merveilleux bouquet de connasse et féminazie !

 

Le titre de cet article est un  hommage à l'oeuvre de Geneviève Sellier et Noël Butcher, La drôle de guerre des sexes du cinéma français. A la base, c'est un ouvrage pour traiter des représentations des genres dans le cinéma entre 1930 et 1956, la mise en scène des genres dans un contexte historique complètement bordélique. Ils y abordent également le lien entre représentations dans la fiction et dans la société, dans quelle mesure la société et la fiction s'influencent mutuellement. Pionniers, leurs principes d'analyse et leurs réflexions s'appliquent encore aujourd'hui et il apparaît évident que le cinéma, de même que toute autre oeuvre comprenant un contenu fictionnel comportant des représentations, est politique et que ce n'est pas un simple divertissement. Ca s'applique au jeu de rôle, également.

Tu me verras pas dans cet article insulter les auteurs, ni même inciter au shitstorm quiconque ayant travaillé sur One%. C'est pas le propos de cet article. Alors baissez vos boucliers et vos "Je suis Steve Goffaux", arrêtez de gueuler que j'appelle à la censure. C'est pas le cas. J'appelle à la réflexion, à la remise en question. Je me suis déjà expliquée avec Steve Goffaux qui est un homme tout à fait chaleureux, ouvert et respectueux, qui a lui-même reconnu que ce personnage n'avait rien à faire là. et je pense que le personnage qui va être abordé ici ne doit pas être pris comme étant représentatif de son oeuvre (un article complet sera consacré à ce jeu ultérieurement). 

Mais on a affaire à quelque chose qui dépasse ce jeu. Mon but est d'analyser ici comment la communauté ludique préfère se voiler la face et brandir bouclier et armes contre les féministes plutôt que de régler sainement un problème et prendre du recul par rapport à sa propre production et évoluer vers plus de maturité et une communauté plus saine. Ici, je veux : identifier un problème, y réagir et proposer des alternatives. 

Parce que quand même. Les mecs crient au scandale quand on a le malheur de souligner le caractère sexiste d'un passage dans une oeuvre. La fin des vacances d'été approche mais si voulez encore vous y croire, allez sur les réseaux sociaux, les mecs versent tellement de sel qu'on se croirait en bord de mer. 

 

Male tears.

 

 

L’étrange cas du Dr. Carleen Delaunay

 

Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? C'est quoi, l'histoire ? Tout est parti d'un PNJ présent dans le supplément pour One% : Anarchy in the USA, le Dr. Carleen Delaunay. Au départ, je ne voulais pas m'attarder davantage sur ce cas (j'estimais que les auteurs avaient déjà bravé tempête suffisamment forte mais ceci dépasse désormais la polémique basique)  mais il semblerait que le Dr. Delaunay et les réactions qu'elle suscite soient symptômes d'un sexisme profondément ancré dans notre communauté. 

Afin de demeurer précise, je vais te présenter plus en avant ce PNJ, classé dans la catégorie "Coins chauds" du bouquin. 

"Dr. Carleen Delaunay : [nympho, aime les badboys, Doc'de secours] est médecin urgentiste au centre hospitalier de Boston. Son mari, également médecin, ne parvient pas à satisfaire  la libido débordante de sa femme. Carleen fantasme complètement sur les mauvais garçons et en échange d'une partie de jambes en l'air simulée forcée, Carleen accepte d'user de son talent de doc pour toute blessure ne devant pas être soignée en institut surveillé, comme les lésions par balles qui doivent être signalées au BPD".

 

Game Foutre présente "1 girl 10 bikers" #blond 

 #biker #brutalrapesex #BigWhiteCock

(si vous trouvez pas ça drôle, moi aussi, le Dr. Carleen, je l'ai trouvée moyen drôle)

 

En quoi elle est problématique, Carleen ? Avant de rentrer plus en détails dans le vif du sujet -et non pas dans Carleen comme on nous invite à le faire, je tiens à rappeler que One% est déjà, de base, un jeu de rôles où il y a peu de femmes -ce qui ne me choque pas spécialement vu le sujet traité, et l'imaginaire est ici nourri par une représentation singulière, caricaturale et ridicule. 

 

1. La nymphomanie

 

On va me sortir que la nymphomanie, c'est pas péjoratif, que c'est une maladie. Ouais, sauf que là, on est dans la nymphomanie fantasmée. Clairement. Anne Groneman, une historienne américaine, dans son Nymphomania : a history  traite de l'évolution de cette "maladie" qu'on a collé aux femmes depuis le XIXème siècle : comment de prétexte à enfermer les femmes renversant l'ordre établi ou ne correspondant pas aux moeurs de l'époque, on est passé à la blague grivoise. Et ici, on est bien dans le registre de la blague grivoise, avec ce titre de "Coins chauds", juste au-dessus (jeu de mots, quand tu nous tiens). On a quand même un regard assez ambigu porté sur la sexualité de ce PNJ et qui s'inscrit dans une longue tradition de perception sexiste de la sexualité féminine, The term nymphomania resonates with a sens of the insatiable sexuality of women, devouring, depraved, diseased. It conjures up an aggressivily sexual female who both terrifies and titillates men. Surrounded by myth, hyperbole, and fantasy, the 20th century notion of a nymphomaniac is embedded in the popular culture : referred to in films, novels, music videos, and sex-addiction manuals, as well as in locker rooms and boardrooms. Ce terme a un lourd passé dans l'histoire des femmes et associé à de sinistres traitements, on parle désormais davantage d'hypersexualité mais je ne m'aventurerai pas plus en avant dans des considérations médicales, ma came, c'est l'Histoire. 

 

2. Le sexe obligatoire contre les soins. 


Deuxième élément gênant chez Carleen, c'est que pour obtenir des soins, on doit baiser. La seule motivation de ce PJ est, qui plus, est de faire payer en foutre. "Bonjour, je suis le Dr. Carleen Delaunay et j'ai la chatte plus profonde que mon background".  Un des rares personnages féminins qui peut servir d'allié car nous fournir des soins, faut qu'on la prenne ? Pour avoir des putains de soin ? Et pas n'importe comment, il nous est précisé qu'on doit la prendre en "simulé forcé", oklm. Ouais, toi, si t'es plutôt vanilla et que ça te pose problème/te choque que ton PJ culbute une meuf en mode sauvage, ça la fout moyen.

 

Ce PJ voulait rester sous son vanilla sky.

Pis, c'est de la prostitution des PJ, aussi. Baiser pour avoir quelque chose, c'est chaud, tout le monde est pas okay avec ça. Je soutiens à fond les Travailleurs du Sexe mais là, ça place le joueur dans une position pas géniale et qui est limite sur le consentement, je pense pas que les gens signent pour ça. Le côté simulé forcé imposé en plus, ça induit nécessairement un rapport de force (même consenti) avec ce personnage. Je sais pas. Pourquoi ce choix de background ? 

 

3. Avait-on besoin de connaître ses pratiques sexuelles ? 

 

Je crois que c'est la première fois qu'on m'indique les pratiques sexuelles d'un PNJ dans un background. J'ai aucun souci à ce qu'elle aime le consensual non-consent, j'ai rien contre le côté kinky du personnage. Mais merde, quoi. La meuf a quelques lignes de backgrounds et parmi les quelques mots qu'on lui dédie, on arrive à juger nécessaire de préciser qu'elle aime le simulé forcé ? On va pas se mentir, j'ai jamais lu le CV sexuel de PNJ et là, si ça arrive, c'est parce que c'est une figure féminine autour de laquelle on cherche à nourrir un fantasme déplacé. Jamais on aurait mis "Jean-Michel Motard adore se faire edger et pratique régulièrement le cock milking". Moi, franchement, quand j'ai lu ça, j'avais qu'une envie, c'était chanter "Cuizi, c'est quoi, ta position favorite ? Tes performances olympiques"? 

 

 

Alors malgré ces éléments, on a eu le droit à une flopée de "mais non, c'est pas sexiste", "elle fait ce qu'elle veut de son corps", "ouin ouin, vous faites pas la différence entre le jeu et la réalité". Arrêtez de dire nawak, les gars, et admettez-le que c'est sexiste, même les auteurs ont dit que c'était une erreur. Un moment donné, nier l'évidence devient vraiment ridicule. Si vous comptez monter le DDR Comedy Club et vous représentez sur scène, dites-le parce qu'on dirait un sketch.

 

La différence entre proposer un univers sexiste et le traiter de manière sexiste

 

Alors oui, on a un disclaimer notamment au début du livre de base de One% qui nous dit qu'en effet que : 

" Aucune femme n’a subi de sévices moraux, verbaux ou physiques lors de l’édition de ce jeu. Du moins pas sans être majeure et sacrément consentante. Nous n’avons pas eu l’accord de citer certaines marques de motos emblématiques sans devoir verser des royalties. Nous avons donc utilisé des noms dérivés à la place. Vous ferez ce que vous voulez à votre table de jeu... Ce jeu est une oeuvre de fiction qui retranscrit le mode de vie d’une partie des MotorClubs américains pour le divertissement de joueurs avertis et dotés d’un minimum de recul. Ni l’auteur ni l’éditeur ne cautionne la criminalité, la consommation d’alcool, de tabac ou de drogues, ni même la violence ou la discrimination raciale.".

Yep, ces sujets sont bien présents dans le jeu, de même que la traite des blanches, ou le trafic d'armes. Et le souci n'est pas dans le fait d'aborder ces sujets, au contraire, ce sont des sujets passionnants et des éléments dramatiques avec énormément de potentiel. Le souci réside dans le traitement qui en est fait ne permet pas de créer cette distanciation. Le jeu est présenté comme étant la vie d'hommes en marge de la société qui entrent dans la criminalité et sont confrontés à des choix sociaux et moraux. Est-on dans la caricature ? Est-on dans un registre humoristique ? Non. Certainement pas. Et sur le papier, dit comme ça, c'est hyper séduisant. 

Or, dans le traitement du Dr. Carleen, de même que pour la première couverture réalisée pour One%, celle où on voit les fesses d'une femme qui servent de déco et d'argument de vente, au premier plan, on a un traitement sexiste des femmes. On ne traite pas du sexisme comme élément de l'univers, on le créé. Objectification et hypersexualisation des corps dans un but mercantile pour les illustrations, personnage défouloir et hypersexualisé pour le Dr. Carleen, comme je l'ai développé plus haut. 

 

 

J'ai reçu un message, il y a peu, d'un de mes contacts qui me demandait en gros, pourquoi je cautionnais Orelsan et pourquoi je ne cautionnais pas le traitement des femmes dans One%. Maître de Cérémonie contre Motor Club.

Déjà, il y a une couche supplémentaire fictionnelle avec Orelsan, le MC n'est pas l'individu, c'est un personnage. Mais en plus de ça, par exemple, dans son titre polémique Sale Pute, on a des clés de lecture pour comprendre que le personnage qu'il incarne dans sa chanson est un type désespéré et bourré qui laisse sa rage parler. Nous n'avons pas ces clés de lecture dans One%, nous ne sommes pas dans le cadre d'une fiction qui adopte un point de vue subjectif, sur lequel on peut prendre du recul en se disant "oui, ce sont vraiment de gros connards, ces bikers de traiter les femmes comme ça". Non, le livre est écrit de manière descriptive, "objective", ce n'est pas le point de vue d'un autre personnage qui est adopté et qui pourrait expliquer cette perception des femmes et il en va de même pour les illustrations, c'est un choix qui a été fait de les montrer (exposer?) ainsi. 

Exemple ludique qui va prochainement sortir : j'attends beaucoup des Chants de Loss d'Axelle Bouet. Pour avoir lu les romans (pas tous encore mais une partie), je sais que le jeu de rôle qui en est issu va sans doute aborder des thèmes très durs tels que l'esclavage, le sexisme, la prostitution, etc. parce que c'est présent dans le support de base. Ben, je sais d'ores et déjà, que ça va pas nous être présenté en mode "Lol c'est drôle, on peut se taper des putes et les traiter comme des chiennes"  parce qu'on a pu le constater, c'est quelqu'un qui n'offre pas un regard de mépris dans son oeuvre à l'égard de ces problématiques. 

 

"A la guerre : je dis... oui" : pour une analyse et une remise en question des représentations dans le jeu de rôle.

 

Ca me fait chier de le réécrire, je déteste me répéter mais je vois que c'est nécessaire. Ca le sera sans doute toujours. Je m'en fous que tu me traites de féminazies, de cul béni, de puritaine, ça, ça me fait rire.

 

Bitch, please.

 

Mais oui. Chaque fois que je le pourrai, j'ouvrirai ma gueule pour dire quand un truc est complètement à côté de la plaque en terme d'égalité et de représentations. C'est une nécessité que de le dire, plutôt que de cacher la poussière sous le tapis si on veut faire changer les choses.

Aie conscience qu'un jeu n'est jamais innocent et je m'appuie pour en parler sur La violence de guerre (1914-1945) , sous la direction de S. Andouin-Rouzeau, où on y analyse brièvement, comment notamment les jeux de société ont banalisé la violence et la stigmatisation des opposants aux régimes ou à l'ennemi allemand (ou français, selon les camps).

Nier le sexisme, y compris dans cet écrin de notre société qu'est le jeu de rôle, c'est le banaliser -et il en va de même pour les problématiques du racisme, de l'homophobie, etc. On se familiarise, on rend cela acceptable et on entre même dans un processus de déréalisation. 

Pourquoi j'ai écrit tout ceci ? Pas pour tacler X ou Y. Mais parce que moi, en tant que joueuse et en tant que femme solidaire des autres membres de la sphère ludique, je souhaite une communauté plus saine, qui ne choisit pas de se voiler la face et de se laisser aveugler par son ego froissé ; y'a pas de "bouh, elle est vilaine, elle a vexé tel auteur", y'a "merde, ça a froissé pas mal de femmes parce que c'est insultant comme traitement" ; je veux une communauté qui se pose les bonnes questions, je veux une communauté qui réfléchit et qui fait des efforts pour se montrer plus saine pour tous.

J'ai grandement apprécié à ce titre que Steve Goffaux réalise que ce PNJ, ça n'allait pas du tout et qu'il ait choisi de réagir pour améliorer ça, je trouve que ça nuit à son jeu y compris dans l'esthétique et le propos qu'il vise au passage ce genre de PNJ, mais j'y reviendrai plus tard dans un article axé sur One%. Bref, il faut du courage pour dire qu'on s'est trompé et se remettre en question, j'espère que d'autres s'inspireront de lui donc merci et bravo à lui sur ce point. C'est la raison d'être de ce texte : identifier, analyser un problème et faire que ça change.

J'en avais parlé dans un précédent article mais Jérôme Barthas a une manière tout particulière de créer ses PNJ dans ses jeux, il tire leur genre aléatoirement, ce qui lui permet une plus grande équité dans le traitement des personnages. Pourquoi ne pas s'inspirer de ce genre de pratiques ? 

De grâce, que chacun, MJ, auteur, aie le réflexe de se dire en écrivant : comment ce personnage va-t-il être perçu ? Ai-je un traitement vertical, condescendant du sujet ou bien suis-je dans l'horizontalité, dans l'égalité ? Est-ce que c'est gratuit ? Insultant ? Est ce que je traite un sujet de manière pertinente ou pas ? 

 

Allez, sur ce bon article à tempête à caca, je te laisse. 

 

 

Des bisous, les lapinous ! 

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