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Trench coat et chapeau, cigarette et œil au beurre noir. Une gueule au regard usé, délavé à moitié dévorée par la pénombre.

 

Une femme si belle qu’on la croirait tout droit sortie d’un rêve et qui pourtant va faire tourner au cauchemar la vie d’un héros souvent déjà bien abîmé.

 

Une ville dont le cœur bat au rythme de la violence et de la corruption et dont les artères sont obstruées par l’injustice et la pauvreté.

 

On a bien souvent ces quelques images en tête lorsque l'on évoque le film noir.

 

Il y a pas si longtemps, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Christophe Dénouveaux de la Loutre Rôliste. A l’occasion d’un live, il était venu présenter son édition du jeu de rôle Blacksad, basé sur la bande dessinée espagnole du même nom. Une bande dessinée mettant en scène des animaux anthropomorphes évoluant dans un univers inspiré de celui des années 50 et dont le héros, Blacksad, est un chat noir détective privé. Chat noir de pelage mais aussi chat noir au sens imagé car à l’instar du héros de film noir, il est souvent pris dans des embrouilles pas possibles mêlant corruption et meurtre.

 

Aborder avec Christophe ces thèmes ludiques et cinématographiques, ça m’a donné envie d’approfondir le sujet et de te présenter aujourd’hui trois  jeux de rôles permettant de mettre en scène cette ambiance si particulière qu’est celle du film noir.

 

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet et de te présenter ces jeux, je pense qu’il serait bon de revenir sur ce qu’est le film noir car tu n’en as peut-être qu’une vague idée et puis aussi, t’expliquer pourquoi ça peut être intéressant à transposer en gidéaire.

 

 

 

Un genre difficile à définir

 

Dans Le Film Noir, vrais et faux cauchemars, Noël Simsolo qui est notamment historien du cinéma, nous explique qu’essayer de définir le film noir, ça conduit vite à la bagarre. Pourquoi ? Il y a plusieurs écoles chez les historiens du cinéma : selon leurs pays d’origine, ils n’ont pas tous la même vision de ce qu’est un film noir.

 

Ainsi, pour certains, le film noir doit nécessairement se faire le révélateur des « mirages du rêve américain » alors que pour d’autres, il s’agirait plus largement de placer mettre en lumière ce qu’il y a de plus sombre et complexe chez l’âme humaine, peu importe le cadre. Certains y recensent les films se déroulant dans le passé et le futur tandis que pour d’autres, le film noir doit être contemporain de son époque de tournage. C’est la bagarre. Pour savoir si le film noir doit être réalisé en noir et blanc ou en couleurs. Pour savoir si on accueille dans cette catégorie les films se déroulant dans un milieu rural. Pour savoir si le film noir, ça existe encore ou si c’est mort depuis la fin des années 50.

 

Mais d’où viennent-elles, toutes ces contradictions de catalogue ? Tout simplement de l’appellation film noir -attention à pas confondre avec le Black Movie, produit depuis 1911 à destination du public afro-américain.

Le concept de film noir apparaît en 1946 sous la plume d’un type appelé Nino Franck, dans un article appelé Un nouveau genre policier : l’aventure criminelle, paru dans le n°61 du magazine l’ Ecran Français.

 

L’article paru le 28 août 1946 dans le numéro 61 de L’Ecran français

 

Il utilise cette expression pour désigner les films américains tournés à Hollywood entre 43 et 45 et qui apportent un renouveau dans le regard porté sur la psychologie criminelle et la violence physique, avec cette manière si particulière d’exploiter la mort violente.

Noir parce qu’il se dégage un sentiment de malaise sur le cinéma américain au cours de la Seconde Guerre Mondiale.

 

« Peu solaire et rarement optimiste, ce cinéma de l’ombre dominante et de la traversée douloureuse des apparences était d’une nature oppressante, dure et souvent opaque. La noirceur de ses sujets et de ses personnages fascinait le public jusqu’au vertige. Un réalisme âpre s’y mariait avec une atmosphère de cauchemar ».

 

Le film Noir (Vrais et faux cauchemars) – Noël Simsolo – Cahiers du Cinéma Essais – (2005)

 

 

Or, ce qu’il faut savoir, c’est que ce choix d’appellation est également influencé par la création en 1945 de la Série noire, une collection dont le nom générique a été trouvée par Jacques Prévert et qui publie notamment, sous ses couvertures jaunes et noires, des romans américains.

 

Romans américains qui paraissent à la base chez…Black Mask, un magazine fondé en 1920. Ce-dernier publie des récits criminels dits réalistes, en opposition au modèle anglais du roman à énigmes, façon Conan Doyle. Benoît Tadié, dans Le polar américain, la modernité et le Mal nous invite à lire cette quête d’émancipation littéraire sous un angle politique : on pourrait ainsi y percevoir un rejet culturel et identitaire des modèles véhiculés par « l’anglais colonisateur qui resurgit avec virulence au lendemain de la guerre ». Il faut savoir qu’au début du XXème siècle, on est sur une vague patriotique américaine qui prend de plus en plus d’ampleur et que les enjeux culturels et linguistiques sont très forts, les Américains souhaitent à tout prix se démarquer des Anglais, ces vieux parents contre lesquels ils nourrissent rancœur et rébellion, pour paraphraser D. H Lawrence dans Studies American Literature.

 

Bref, revenons-en à nos masques noirs qui produisent donc ce qu’on appelle de la littérature hard-boiled. Dans la deuxième édition de Mencken de The American Language, paru en 1921, on apprend que cet adjectif désigne à la base une cuisson des œufs mais qu’il prend un sens dérivé au cours la Première Guerre Mondiale et renvoie par la suite au caractère bien trempé de certains soldats américains -c’est d’ailleurs l’une des rares expressions militaires de cette époque qui ait perduré dans le langage ordinaire américain. Les romans hard-boiled sont supposés mettre en scène des héros de cette trempe, des durs à cuire, comme on dirait en français.

 

Black Mask se fait donc le berceau d’une littérature criminelle dont le style n’est pas sans rappeler celui d’Ernest Hemingway. Parmi ses auteurs phare, on peut citer Dashiell Hammett, célèbre pour sa crudité de langage et sa prose mêlant lyrisme et violence. Ancien détective pour l’agence Pinkerton, il doit mettre fin à sa carrière car il est atteint de tuberculose en 1921. Du coup, on peut dire que très certainement, sa vie était bien moins propre que les couvertures de Norman Rockwell et qu’il connaît bien les dessous du rêve américain.

 

 

 Ce qu’il va dépeindre, lui, c’est un univers urbain gangrené par le gangstérisme, une ville pourrie contre laquelle va chercher à lutter un héros. Benoit Tadié, dans Front Criminel, une histoire du polar américain, souligne l’aspect gauchiste du genre, avec sa dénonciation des puissants rendus fous et avides par le pouvoir et l’argent, véritable leitmotiv de ses œuvres.

 

En parlant d’œuvre. C’est sous sa plume que naît … The Maltese Falcon qui sera publié à son tour par Gallimard et adapté au cinéma par John Huston. De nombreux autres romans de chez Black Mask sont ainsi publiés en France mais aussi adaptés au cinéma et viennent ainsi entériner le label film noir comme le prolongement du roman hard-boiled.

Aujourd’hui, ce qu’on englobe sous ce label, c’est tout simplement une catégorie de films criminels d’où la très grande confusion qui règne et pourquoi les gens se foutent sur la gueule durant les colloques si l’on en croit Noël Simsolo.

 

Des personnages mythiques à interpréter et à mettre en scène

 

Si on laisse de côté cette histoire de guerre de définitions, ce que le public retient du film noir, c’est sa mythologie. Son panthéon de personnages perpétuellement dans la merde jusqu’au coup et qui sont prêts à tout pour s’en sortir puisqu’ils n’ont souvent plus rien à perdre.

 

Ces personnages qui sont trop cool à interpréter dans une partie de jeu de rôle.

 

Le privé

 

Et c’est encore dans « Le film noir, vrais et faux cauchemars » qu’on l’apprend mais en réalité, contrairement à ce qu’on pourrait penser, des films mettant en scène du détective privé en tant que héros, y’en a pas tant que ça. Ce qui est logique vu que ça se conforme encore au modèle de fiction anglaise à la Sherlock Holmes dont on a parlé plus haut et qui est alors certes très en vogue mais que les Américains rejettent.

Le privé hard-boiled fait ainsi un passage éclair sur les écrans en tant que personnage principal, on le retrouvera ainsi plus souvent par la suite dans des rôles secondaires porteurs de valeurs négatives. Ainsi, dans Pitffa de R. Burr, il sera corrompu et brutal, dans Born to kill de R. Wise, il sera cruel et cupide.

Mais ce n’est pas tant son métier que ses tourments et le poids du passé qui font de cet archétype un personnage marquant du film noir.

 

 

Le gangster et truands en crise

 

Si le privé fait un passage éclair, celui dont la présence perdure dans le film noir, en tant que héros ou antagoniste, c’est le gangster.  Dans une mise en abîme de la soumission à la société, il n’est parfois qu’un « simple rouage d’une organisation à laquelle il obéit avec soumission ou désobéit par révolte, appât du gain et désir de pouvoir », selon Noël Simsolo.

On peut évoquer également la figure du truand en crise. A la fin des années 40, certains films noirs ont une approche semi-documentaire et cherchent à cerner le mal-être du délinquant, comme dans The Gangster de de Gordon Viles ou encore dans Walkf Softly Stranger où le héros est partagé entre ses élans de compassion et d’amour envers une infirme et subit en parallèle le stress infligé par son complice. Ce sont là des profils de personnages portant une certaine réalité sociale, des tourments intérieurs susceptibles de produire à mon sens, du très bon drama pour du jeu de rôle.

 

Couples maudits

 

Cela peut être ce fameux couple de marginaux, prototypes contemporains de Tristan et Yseult, un duo placé sous Eros et Thanatos et dont la sexualité se base sur le danger, comme dans Gun Crazy.

Cela peut être le couple en fuite suite à un crime. Le couple qui se détruit, se vampirise, le couple en lutte contre la société et contre lui-même. Mettre en scène ce duo mythique, c’est souvent toucher au mélodrame humain en plus du thriller.

 

 

La femme fatale

 

On lit souvent que le film noir est un genre purement masculin alors qu’en réalité, les femmes occupent une place singulière dans ces œuvres. Lorsque les personnages masculins empruntent une direction, c’est souvent celle que leur indique leur bite. On ne compte plus les films où le héros tombe sous le charme d’une beauté qui porte talons aiguilles et gros ennuis.

 

Mais est-ce que la femme du film noir est enfermée dans une espèce de dichotomie sexiste la réduisant à n’être qu’une « petite fouteuse de merde » ? Non. Quand on lit les travaux d’E. Ann Kaplan, notamment Women in Film Noir, et qu’on se penche réellement sur la production cinématographique de l’époque, on s’aperçoit que ces personnages ne sont pas soumis au code hollywoodien mais également aux codes de la société des années 40. Bien qu’organisé d’un point de vue masculin et autour du désir masculin, le film noir va mettre en scène des problématiques et des enjeux du féminisme assez tôt en ce qui concerne les normes de genre et de moralité sexuelle. De la nécessité économique d’agir, du désir de s’émanciper de ce que la société leur a imposé, la femme fatale est celle qui utilise les armes dont elle dispose pour pouvoir se rebeller.

 

 

 

 

 

Les mécaniques ludiques et partis pris esthétiques dans les jeux de rôles « noirs »

 

Comment on a fait pour transposer ce genre cinématographique en jeu de rôle ? Quels ont été les choix réalisés dans la conception des mécaniques de jeu ?

 

J’ai donc fait une petite sélection de jeux de rôles permettant de jouer dans l’ambiance film noir, des jeux qui ont néanmoins chacun leurs particularités, leurs avantages et leurs défauts. En voici la liste :

 

  • Nerves of  Steel de Simon Petterson

  • Hellywood paru chez John Doe

  • Blacksad paru chez la Loutre Rôliste

 

Attention, mon but n'est pas ici de décrire toute la mécanique de chaque jeu mais de faire ressortir à chaque fois le choix qui a été fait pour retranscrire l'ambiance film noir.

 

Hellywood : une déclaration d'amour au film noir

 

Hellywood est un jeu de rôle paru chez John Doe en 2008 et qui relève de la fantaisie urbaine. C’est-à-dire que toutes les saloperies du genre féérique, légendaire ou mythologique sont présentes mais dans un cadre bien urbain, à savoir la ville appelée Heaven Harbor. 

 

Du coup, c’est dans ce cadre assez rafraîchissant qu’on nous propose une revisite de l’univers du film noir et de la hard-boiled. Avec ce jeu, on incarne des « types pas franchement sympathiques évoluant dans des milieux durs et dangereux » que le manuel désigne comme des  « tough guy », le MJ est appelé quant à lui,  « Voix off ».

 

L’univers est présenté du point de vue d’un ancien flic appelé Terry Doyle qui nous raconte sa vie, au passage, réalisant au passage un clin d'oeil au genre littéraire dont est issu le film noir. Cela permet de se mettre dans l’ambiance, évidemment, je tenais à souligner l’effort réalisé au niveau de l’écriture de ce manuel de jeu. De même qu’on retiendra aussi la partie consacrée aux thèmes du hard-boiled et à son esthétique, bien documentée.

 

Bref, on a des ghettos démoniaques dans lesquels il se passe des bails pas très catholiques et qui permettent de traiter de problématiques comme le racisme, le sexisme avec notamment les fameuses « femmes libres » qui subissent des malus dans leurs interactions sociales avec les hommes à cause de ce qu’elles représentent.  

 

Pour créer son personnage, on part sur quelque chose de classique : on se créé un petit historique qui va venir déterminer notre statut, nos relations, notre fric. Y’a moyen de se mettre dans la merde dès le départ en se créant des ennemis, une sale réputation ou des séquelles (et vas-y qu’il manque un doigt, et vas-y qu’il est borgne, le monsieur).

 

Dans un deuxième temps, on choisit des talents qui viennent définir les points forts du personnage que vous choisissez d’incarner ainsi que des attributs qui « représentent à la fois la force et la motivation qu’un personnage peut exercer pour accomplir les actions, ainsi que sa capacité à encaisser les déconvenues, les revers et les échecs pour continuer à agir, envers et contre tout ». Être solide, avoir du bagout. Ce genre de trucs, je ne m’attarde pas là-dessus car à mon sens ce n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant dans le système de jeu.

 

 

On va ensuite faire le choix de deux natures qui apportent chacune un avantage ou bien une capacité mais qui vont également venir vous mettre des bâtons dans les roues avec des inconvénients. Ce qui est cohérent dans la mesure où on cherche à incarner un personnage de hard-boiled. Souvenez-vous, ces-derniers sont loin d’être des anges alors c’est à travers cet aspect du jeu qu’on va venir assombrir la psyché de notre personnage : alcoolique, amoureux (oui, c’est source d’emmerdes), cinglé, cynique, déjà mort, déviant, en quête de rédemption, femme libre, fugitif, hanté, lâche, vendu, et j’en passe et des meilleurs !

 

On le voit avec les références cinématographiques citées à chaque nature, les mecs ont ratissé tous les profils de personnages que l’on peut rencontrer dans le film noir et y ont soigneusement associé à chaque fois, un avantage et un inconvénient qui va venir impacter votre manière de jouer, ce que je trouve génial. On nous pousse ici à vraiment explorer la mythologie du film noir et à jouer les clichés qui y sont associés.

 

Voici quelques exemples : tout le monde a un prix et le vendu le sait, il peut corrompre avec aisance les PNJ qui croisent sa route, en revanche ne comptez pas sur sa fidélité envers votre groupe qui le sait parfaitement, bonjour la confiance à la table !  Vous jouez une femme fatale ? Ne vous attachez pas trop à vos amoureux qui sont d’ores et déjà condamnés… Pour vous dire que l’amour, ça fout vraiment dans la merde. Mais si, regardez un peu la nature « Amoureux » : si en présence de votre amour, vous pouvez ignorez les effets de vos séquelles, en revanche vous ne pouvez résister que difficilement à votre douce qui fait de vous son pantin ! Quant au fugitif, il ne pourra jamais dormir sur ses deux oreilles.

 

Une grosse partie du système de jeu est axé autour du craps, ce jeu de dés et de hasard américain. Si on en croit ce qui est écrit dans le manuel, cet aspect du jeu est là pour « l’implacable fatalité du hasard », avec un PJ qui choisit de tenter ou non sa chance face à l’« incertitude du Destin » en misant. Alors moi, perso, j’ai trouvé ça lourd et ça cassait mon immersion mais ça n’engage que moi.

 

Par contre, ce que j’ai trouvé plus immersif et satisfaisant en termes d’esthétique, c’est le système de flashbacks. A chaque séance, les PJ disposent d’un flashback qu’ils peuvent déclencher au moment où ils trouvent ça le plus pertinent. Cela permet au joueur de prendre la main sur le récit et de raconter comment le passé du héros influe sur ce qui se joue autour de la table présentement. On rappelle que le flashback, c’est un procédé emblématique du genre qui vient alimenter l’intrigue (trouver ou interpréter des indices, introduire encore plus de drama) tout en donnant une esthétique confessionnelle au récit. Au cinéma, la voix off va venir servir ce procédé alors qu’ici, le MJ appelé Voix Off va au contraire céder la parole au joueur.

 

Blacksad : un jeu qui place la morale au coeur de sa mécanique

 

Blacksad est un jeu de rôle espagnol traduit et édité par la Loutre Rôliste, il s’agit d’une l’adaptation de la célèbre bande dessinée éponyme mettant en scène des personnages anthropomorphes, évoluant dans un cadre n’allant pas sans évoquer l’Amérique des années 50, sans pour autant que le cadre spatio-temporel soit clairement identifié. La bande dessinée met en scène Blacksad, un chat noir détective privé qui est confronté régulièrement à de sales affaires impliquant corruption et racisme, les animaux noirs étant discriminés par rapport aux blancs.

 

On va donc retrouver dans le jeu de rôle Blacksad cette lecture sociale et ces mêmes problématiques. A l’instar d’Hellywood, la marginalité et la discrimination sont soulignées par la métaphore : dans les quartiers d’Heaven Harbor, on va retrouver des démons tandis que qu’avec les animaux, on va avoir un jeu sur la couleur de peau ou de fourrure, mais aussi sur la connotation, entre prédateurs et proies. On va pouvoir jouer sur cet aspect héritier de toute une littérature anthropomorphique et classique -on pense évidemment à La Fontaine, qui façonne l’univers : le renard rusé, la brute gorille, etc.  

 

 

En ce qui concerne le système de jeu, il nous propose un système de caractéristiques assez classique qui n’est pas propre au film noir. Par contre, on retrouve ce même choix du fait marquant dans le bakground du héros, on peut rapprocher cet aspect de la mécanique appelée « historique » dans Hellywood. Les deux jeux retiennent du film noir le côté fragile du héros en imposant à la création ce que dans Blacksad on appelle une complication. Cette-dernière vient représenter la fragilité du personnage et permet de faire évoluer l’histoire. Cependant, vous n’aurez pas ici de listes de « natures » impliquant des avantages ou des défauts, on laisse le soin au joueur et au MJ de créer cette complication après avoir donné quelques exemples.

« La complication sert le jeu, mais ne doit pas empêcher le personnage de progresser dans l’histoire. Addiction, défaut physique, problème de réputation, présence d’un rival ou d’un ennemi, obsession et phobie sont quelques exemples de complication. »

 

Là où le jeu se démarque, c’est plus sur sa gestion notamment de la conscience du personnage qui vient refléter la droiture morale du personnage, cela permet de gérer l’état psychologique dans lequel se trouve le personnage. La morale prend donc une place centrale dans Blacksad, le jeu propose ainsi au MJ de soumettre les PJ à des tentations et des dilemmes moraux du genre  « tirer sur le coupable à bout portant ou l’amener devant la justice ? Ignorer les cris d’une victime ou se mettre en danger pour la sauver ? Accepter le pot-de-vin pour oublier ce qu’ils ont vu ou tout dire aux autorités ».

 

 

Plus un personnage choisit la voie de la facilité, plus il perd des points de conscience. Une fois que ces derniers sont épuisés, le personnage devient un second rôle et ne sera plus incarné par le joueur et pourrait même devenir l’antagoniste de l’histoire s’il ne parvient pas à accomplir sa rédemption. Le jeu incite donc fortement à choisir une voie morale et place des barrières en ce qui concerne la déchéance morale qui est punie par la désincarnation du personnage.

 

 

Nerves of steel : une narration revisitée

 

Ou Nerver av stål en version originale suédoise est un jeu de Simon Pettersson disponible gratuitement en pdf (anglais). Le jeu propose d’incarner au cours de parties d’environ trois heures, les quatre archétypes qui font un bon film noir, selon l’auteur. Le jeu se joue sans dés contrairement aux deux autres présentés mais utilise notamment un jeu de cartes. Là encore je ne vais pas rentrer dans tous les détails de la mécanique mais je vais souligner ce qui est intéressant dans la transposition du genre cinématographique noir en jeu de rôle.

 

Ainsi sous le personnage concept de « Nerves of Steel », on retrouve le héros classique du film noir, souvent masculin et cynique. Le jeu permet également d’incarner la figure de la femme fatale, « Silver Tongue » dont la principale caractéristique est de garder une part d’ombres sur son histoire mais qui parvient toujours à se faire aider du héros.

 

En opposition, nous retrouvons « Golden Dreams », un personnage qui viendra incarner le grand méchant de l’histoire et enfin « City of Shadows », qui n’est pas un personnage à proprement parler mais la gestion de la ville, des autres personnages, en dehors des trois précédents archétypes cités.

 

Chacun de ces quatre rôles possède des capacités spéciales à activer grâce à des cartes, des capacités qui viennent servir la narration mais aussi l’esthétique du film noir. Par exemple, Nerves of Steel a le pouvoir de tirer des conclusions qui seront forcément vraies, des intuitions sur les personnages qu’il croise par exemple. Sans rentrer dans les détails, Silver Tongue a tout naturellement, comme dans le film noir, la capacité de se faire aider par les personnages. Golden Dreams pourra notamment quant à lui, corrompre des personnages  ou encore faire le coup de la révélation « Non mais en fait, Michel travaillait pour moi depuis le début, hin hin ». Quant à City of Shadows, peut intervenir dans la scène d’un autre afin que les choses se déroulent d’une manière qui leur convient mieux.

 

 

Ce que j’apprécié énormément dans ce jeu et qui apporte du cachet et une réelle saveur film noir / hard-boiled, c’est la gestion de la parole. Outre le fait que le jeu considère que tout ce qui est dit autour de la table est dit en jeu et limite ainsi les commentaires hors-jeu des joueurs, il y a un parti pris : celui de raconter l’histoire uniquement du point de vue de Nerves of Steel. C’est-à-dire que même si c’est votre tour de jouer votre personnage, vous raconterez la scène du point de vue de Nerves of Steel. Prenons un exemple, un joueur incarne Silver Tongue, il racontera comme ça :

« Elle s’approcha de moi, son visage à moitié dissimulé dans la pénombre et me dit « C’est bien vous, le détective Roger ? ».

 

Bon, okay, admettons, il s’appelle pas Roger. Mais vous avez saisi l’idée. J’ai trouvé ça pertinent et l’auteur justifie cela par le fait que le film noir, ça relève du visuel, du cinéma et qu’on ne peut pas retranscrire tous ces codes en jeu de rôle. C’est pourquoi, il fait le choix d’emprunter aux techniques de narration de la littérature hard-boiled -Oui, cela implique notamment que le héros ne peut pas mourir ou bien seulement à l’issue de l’aventure ou encore que l’on ait recours au flashback.

 

 Je trouve que cette manière de narrer est pertinente et parvient bien à retranscrire l’essence du film noir, en faisant appel à ses racines, à savoir la littérature.  En focalisant sur le point de vue interne de Nerves of Steel, on va venir souligner le côté solitaire du héros, ses émotions, ses dilemmes moraux et ses motivations qui vont être au cœur du scénario. Cela permet également d’avoir cet effet voix off aussi que l’on aime tant dans ce genre cinématographique puisque l'on suit continuellement le fil des pensées du héros.

 

Il y a des choses intéressantes dans les mécaniques de Hellywood et Blacksad mais je pense qu’on perd en force de récit et en émotion en se dispersant sur plusieurs personnages joueurs, qui certes ont tous leurs tourments et sont liés à une même intrigue mais on perd un peu ce qui fait le sel du film noir classique, à mon sens. Un héros solitaire dans la merde.

 

Pour conclure : un défi ludique à relever qui nécessite de faire des choix

 

Face à la difficulté d’adapter le noir en jeu de rôle, les différents auteurs et game designers ont fait des choix. Celui de se réapproprier un univers bien connu en l’alimentant de fantasy ou d’anthropomorphisme ou bien de rester dans une version classique de l’univers. Mais chaque fois, on a ce choix de demeurer dans un cadre bien urbain et « américain » - encore que celui de Nerves of Steel ne soit pas clairement défini et j’aimerais voir davantage de jdr « noir » dans un cadre davantage dépaysant, y compris au niveau temporel.

 

Autre choix : celui de mettre l’accent sur les tourments des personnages et leurs casseroles ou de mettre au cœur de la mécanique la morale et la déchéance. De faire appel ou non à des techniques typiques de de la narration noire, comme le flashback ou la voix intériorisée.

 

 Cela se justifie, je pense par la complexité du genre dans son esthétique visuelle que l’on apprécie tant mais qui n’est transcriptible que très difficilement dans une partie du jeu de rôle. De plus, le film noir est tellement riche dans ses thématiques et ses personnages et sa définition est tellement trouble qu’il est d’autant plus complexe d’en cerner l’essence, c’est pourquoi l’accent est mis sur certains aspects jugés essentiels par les créateurs de jeux, tandis que d’autres sont occultés. La dimension sociétale est reléguée à la partie univers ou scénaristique alors qu’il existe tout un pan du cinéma noir qui fait de cette problématique un sujet véritablement central, j’aimerais un jour voir une mécanique naître afin de cadrer cet aspect là dans le scénario ou chez les personnages.


 

Quel jeu choisir ? 

  • Le plus facile à prendre en main : Blacksad pour son univers bien connu, son système de jeu simple et efficace, accessible à tous. Ses enjeux sociétaux sont aisément décryptables et s’inscrit dans un imaginaire connu de tous. Les dilemmes moraux sont au cœur du jeu.

 

  • Le plus intimiste : Nerves of Steel qui nécessite une certaine discipline autour de la table et un petit nombre de joueurs. Son choix de narration entièrement focalisé sur le héros renforce le côté très dramatique et l’ambiance de la partie.

 

  • Le plus passionné : Hellywood permet clairement de s’éclater au niveau des avantages et désavantages liés aux natures, cela donne envie d’explorer la mythologie du film noir et le côté flashback apporte du cachet à la narration. L’univers façon urban fantasy est plutôt fun. Les mecs sont des amoureux du genre et ça se sent.

 

Des conseils pour « broyer du noir » en partie

 

  • Quand vous choisissez de plonger dans cet univers, prêtez attention l’ambiance autour de la table, quitte à faire parfois des pauses ou des parties plus courtes. Nerves of Steel l’a bien saisi, le noir est un genre pessimiste et intimiste.

  • Prêtez attention au langage que vous employez. Dans la littérature hard-boiled, les héros ont souvent un langage cru et argotique, ils viennent de milieu populaire. N’hésitez pas à vous plonger dans des dictionnaires argotiques.

  • Le jdr l’a bien compris, ce qui est plaisant dans l’idée de se la jouer film noir, c’est d’incarner des personnages blessés, avec un background lourd, qui ont des séquelles. Gardez bien en tête que vous jouez des personnages blessés par la vie et qui sont loin d’être des anges.

  • Ne jouez pas comme des bourrins qui ne rencontrent aucune hésitation, le scrupule, la tentation, ça fait partie du sel du genre.

  • N’hésitez pas à briser les codes du genre (au sens gender). Il existe aussi des films noirs dont le personnage central est une héroïne.

  • Le film noir, c'est souvent synonyme de violence. N'hésitez pas à vous y confrontez.

  • Prenez votre temps dans la narration, créer un rythme. N’hésitez pas à décrire de façon dépouillée et réaliste les choses, à la manière hard-boiled, de même que n’hésitez pas à vous emparer de la parole dans de petits monologues intérieurs afin de retrouver cet effet voix off qu’on apprécie tant dans certains films noirs.

  • Hellywood et Nerves of Steel en parlent : la musique peut grandement impacter l’ambiance du jeu. N’hésitez pas à  balancer des trucs un peu rétro ou encore des sons environnementaux, type heavy rain  ou bien des choses plus urbaines comme des bruits de voiture. Vous pouvez notamment trouver des trucs sympas à ce niveau sur des sites comme https://mynoise.net/.  En ce qui concerne la musique, vous avez déjà des playlist toutes prêtes sur youtube, si vous voulez pas vous embêter : https://www.youtube.com/watch?v=x0tLH8b_7jA&list=PLVyxJvG53fqDMWqKAYnUyoRCXMhn6lQfP.

 

J'espère que ce billet vous aura fait plaisir, je vous dis à bientôt, je vous laisse avec la bibliographie que j'ai utilisée !

 

 

Bibliographie

 

  1. KAPLAN, E. Ann Women in Film Noir Looking for the Other Feminism, The British Film Institute, 1998

  2. LAWREND, H.D, Studies in Classic American Literature, critique littéraire, 1923.

  3. MENCKEN, Henry Louis (2000) [1921]. The American Language; An Inquiry into the Development of English in the United States (2nd ed.).

  4. MULLER, Eddie Dark City: le monde perdu du Film Noir (2007) Clairac éditeurs.

  5. PAGLIA Camille, Vamps & tramps. Une théorie païenne de la sexualité, trad. A. Botz et C. Fort-Cantoni, Paris, Denoël, 2009

  6. SILVER, Alain, Film noir, Taschen, 2004

  7. SIMSOLO, Noël Le Film Noir - Vrais et faux cauchemars, Cahiers du cinéma, 2005

  8. TADIE, Benoît, Le Polar américain, la modernité et le mal. Paris, PUF, 2006.

  9. TADIE, Benoît, Front criminel : une histoire du polar américain de 1919 à nos jours. Paris, PUF, 2018.

  10. Turim, Maureen, Flashbacks in Film, Routledge, New York, 1989.

 

 

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